Les nouveaux visages de l'actualité québécoise
- Jeana Arseneau

- il y a 5 jours
- 10 min de lecture
Dernière mise à jour : il y a 4 jours

« J'ai vu ça sur TikTok. »
Pendant longtemps (et encore parfois aujourd'hui), cette phrase était presque gênante à dire. Comme si le simple fait d'avoir découvert une information sur les réseaux sociaux la rendait automatiquement moins crédible. Pourtant, aujourd'hui, en 2026, personne ne remet vraiment en question une nouvelle lorsqu'elle est diffusée sur les réseaux sociaux par un journaliste de formation, autrement dit par un créateur de contenu d'actualité. Aujourd'hui, ce n'est plus que la plateforme qui fait la crédibilité de l'information autant que la personne qui la raconte.
En explorant l'écosystème de la culture web québécoise de la création de contenu d'actualité, on remarque que certains créateurs sont des journalistes rattachés à un média « traditionnel », tandis que d'autres sont complètement indépendants. On y observe un réel essor de ce phénomène. Certains vulgarisent la politique avec une routine skincare, d'autres passent par l'humour, les lives Twitch, les reportages de terrain ou la création de personnages fictifs. Les approches sont très différentes, mais elles poursuivent toutes le même objectif : rendre l'information plus accessible. Ce nouveau modèle médiatique témoigne de la place grandissante qu'occupent les info-influenceurs dans notre société.
Ce qui les unit, au-delà de leur statut ou de leur ligne éditoriale, c'est leur capacité à maîtriser les codes des plateformes. Hooks percutants, montage rythmé, storytelling, proximité avec leur communauté, formats courts, sous-titres, humour, authenticité… Tous, ou presque, ont compris que, dans une économie de l'attention, il ne suffit plus d'avoir une bonne information : il faut aussi savoir la raconter.
Cette liste regroupe donc des journalistes de médias traditionnels ainsi que des créateurs de contenu d’actualité indépendants, tous sélectionnés pour leur angle de communication distinctif. Chacun exploite une facette différente de l'actualité et démontre, à sa façon, que le futur de l'information passe autant par la rigueur journalistique que par la capacité à adopter les codes des réseaux sociaux.
L’actualité sous format coquet avec Neïla
Neïla parle de l’actualité politique sous un angle girlie pop, clean girl aesthetic. Elle nous résume l’actualité politique en utilisant les codes du montage dynamique et coloré, avec beaucoup de coupures et une calligraphie esthétique, tout en le mêlant à sa routine skin care, à ses fameux Get Ready With Me, ses fit checks ou encore à de petites recettes.
Elle n’a pas l’esthétisme traditionnel d’une journaliste en veston-cravate. Au contraire, elle nous transmet l’actualité en pyjama, dans une ambiance cocooning, girls talk, ce qui la rend plus légère et moins lourde à écouter.
Elle adopte une approche girl talk, gossip, spill the tea pour nous expliquer l’actualité de la semaine, ce qui rend des sujets politiques plus accessibles et engageants pour son public.
Humoriste et journaliste ça rime pour vrai avec Zachary
Qui aurait cru que l'École nationale de l'humour deviendrait la nouvelle école des journalistes? C'est pourtant l'angle qu'a choisi Zachary Gauthier dans pour création de contenu en sortant de sa formation en humour.
L'actualité peut parfois être lourde à suivre et s'informer peut même parfois sembler être une corvée. Avec Zachary, c'est différent. Sans jamais prendre l'information à la légère ni la banaliser, il trouve toujours une façon d'y ajouter sa petite touche d'humour afin de garder son audience bien accrochée au contenu, sans que celui-ci devienne trop lourd. Depuis bientôt trois mois, Zachary s'est également lancé dans les lives Twitch avec son émission Monde de Fou, diffusée en direct chaque dimanche. Des clips de l'émission sont partagés sur Instagram via le compte @mdf_endirect. Aux côtés de son coanimateur, Clément Amelin, il y discute et commente l'actualité en direct avec une personnalité invitée.
Ce type de format connaît un véritable essor en 2026. On peut d'ailleurs constater l'engouement autour des grands streamers québécois comme Lewis Le Fou ou Aly Brassard. Proposer un contenu axé sur l'information, et non seulement sur le divertissement, est donc une initiative ancrée dans l'air du temps. Zachary réussit ainsi à rejoindre une génération qui consomme de plus en plus l'actualité sur les plateformes de diffusion en direct, dans un format plus conversationnel, accessible et engageant. On garde un oeil sur ses projets twitch.
À Lambert de la médaille
Lambert a remporté le prix Information et actualités au Gala Influence Création cette année (2026), alors il est difficile de ne pas le mentionner parmi les incontournables.
Lambert se distingue par sa proximité avec son public. Il est sur le terrain. Entre ses vox pop et ses FaceTime avec Gabriel Nadeau-Dubois, on le voit se promener avec son micro dans sa ruelle, peu importe la température, tel un vrai journaliste. Cependant, ce qui le différencie le plus, c’est la proximité qu’il réussit à créer autant avec le public qu’avec les politiciens. Il sait les mettre à l’aise et poser les bonnes questions : celles que le public va comprendre, qui sont pertinentes, mais aussi un peu crunchy.
Oui, il informe, mais il commente aussi en donnant son opinion et son point de vue. C’est là que son contenu devient vraiment intéressant. Ce n’est pas seulement un distributeur de nouvelles, mais quelqu’un qui les réfléchit, les analyse et les intellectualise à travers les phénomènes de notre société actuelle.Évidemment, il utilise aussi un montage dynamique, des effets sonores et une image presque cinématographique, ce qui ajoute une fibre artistique à son travail. Sa direction photo, à elle seule, contribue à renforcer sa crédibilité et à le distinguer des formats journalistiques plus traditionnels.
L'actualité sans gants blancs avec Nico Pham
Nico Pham est un ancien journaliste qui se démarque par ses sujets crus. Il commente l’actualité et, surtout, n’a pas peur de faire réagir.
Il possède une ligne directrice et éditoriale qui le différencie de beaucoup d’autres créateurs de contenu d’actualité : il n’a pas peur de choquer ni de créer la controverse. Il utilise des sacres et un vocabulaire qu’on ne verrait jamais dans un article d’un média traditionnel. Et c’est justement ce qui fait sa beauté.
Grâce à son background en journalisme, il a vraiment su s’approprier l’actualité à sa manière et la transformer en un réel divertissement. Son passé lui donne une crédibilité journalistique, mais il a choisi d’adopter les codes des créateurs de contenu plutôt que ceux des médias traditionnels. C’est aussi un animateur de radio, donc il comprend ce qui fait réagir, ce que les gens veulent entendre et ce qui capte leur attention. Il représente ainsi un excellent pont entre le divertissement et l’actualité.
Alexplique, Alexpliquait, Alexpliquera
Difficile de parler de journalisme indépendant sans mentionner Alexplique. On l’associe un peu à l’OG des influenceurs d’actualité au Québec.
C’est le 14 mai qu’Alexplique annonce sur Instagram qu’elle quitte Radio-Canada pour se consacrer à temps plein à la création de contenu d’actualité. Elle explique que, selon elle, le futur de l’information ne passera pas seulement par les médias traditionnels déjà en place. Elle passe ainsi du statut de salariée à celui de pigiste, créant littéralement un mini-média d’information à travers sa page Instagram.
Ce qui la différencie des autres, c’est vraiment le fait qu’elle crée du contenu d’actualité à temps plein. Elle publie en effet de trois à quatre contenus par semaine, toujours en utilisant des codes visuels très professionnels et mainstream, tout en conservant une ligne éditoriale journalistique. Radio-Canada lui a donné une grande crédibilité, et elle n’a fait que la renforcer depuis son départ. Aujourd’hui, Alexplique est un véritable pilier de l’actualité sur les réseaux sociaux québécois.
RAD x Julia Pagé
Julia Pagé est journaliste de terrain chez Radio-Canada. Elle réalise des reportages et réussit à rejoindre un public particulièrement jeune : 32,2 % de son audience est âgée de 18 à 24 ans, tandis que 39,9 % se situe entre 25 et 34 ans.
Ce qui la différencie, c’est justement sa capacité à atteindre cette cible. Elle l’a souvent répété en entrevue : elle aime quand ça bouge, elle aime raconter des histoires et être en plein milieu de l’information. Et c’est exactement ce qu’elle fait vivre à son public. À travers ses reportages, elle crée une impression de mini-documentaire d’actualité, souvent très sensationnel et cru, vécu à travers ses propres yeux.
Quand on navigue sur la page de Julia, on a l’impression de la suivre dans ses aventures et de vivre les événements avec elle. Ce qui lui est propre, c’est aussi sa transparence. Elle n’a pas peur de dire qu’elle ne sait pas quelque chose et de montrer son processus d’apprentissage, en posant des questions à des experts et en vulgarisant leurs réponses directement sur le terrain.
On a donc souvent l’impression d’apprendre en même temps que Julia. Il y a quelque chose de très rassurant, en tant qu’audience, de voir qu’une journaliste ne connaît pas toutes les réponses et qu’elle pose, elle aussi, des questions. Le sentiment d’identification peut donc être très fort, ce qui explique probablement pourquoi elle résonne autant auprès des jeunes.
À travers son contenu, on ne sent pas qu’elle essaie de nous éduquer, mais plutôt qu’elle cherche elle-même à mieux comprendre. Elle nous entraîne dans sa quête de l’information avec curiosité, ce qui donne à son contenu un angle très authentique, humain et vulnérable.
Le local avant le mondial avec Axel Tardieu
Axel est journaliste au Journal 24H. Ce qui le différencie beaucoup, c’est son intérêt marqué pour les nouvelles locales, plus particulièrement montréalaises, ancrées dans la culture événementielle et le quotidien de la ville.
Dans les derniers mois, il a adapté son contenu en parlant davantage des initiatives de la Ville, des restaurants, des cafés, du transport et de tout ce qui informe directement la communauté montréalaise sur les nouveautés et les enjeux actuels.Il met souvent de l’avant les petits événements et les nouvelles à plus petite échelle plutôt que les grands enjeux mondiaux ou politiques. Il vient ainsi toucher à un angle très important de l’actualité : celui qui est directement lié au public et qui a un impact concret sur son quotidien.
Sous forme de petits reportages, il laisse souvent la parole à de petits commerçants ou à des citoyens qui ne sont pas connus du grand public. Il place ainsi les gens ordinaires au cœur de ses reportages et de son information. On n’est pas dans le sensationnalisme, mais plutôt dans la compréhension d’une communauté à petite échelle et de la façon dont elle évolue. C’est ce regard très local qui fait la force de son contenu et qui le distingue des autres créateurs d’actualité.
Dans les coulisses de la politique
Journaliste parlementaire à La Presse, Fanny crée du contenu d’actualité pour nous expliquer ce qui se passe, entre autres, entre les murs du Parlement.t. Elle produit du contenu pour La Presse depuis octobre 2025. Avec plus de 72 publications vidéo, elle compte pourtant seulement 1 840 abonnés .Elle adopte les codes des plateformes, notamment les clips courts, les hooks et ajoute parfois de petites touches d’humour, ce qui apporte du dynamisme à un contenu qui traite souvent de sujets beaucoup plus sérieux.
Son angle, celui des coulisses du Parlement, est particulièrement intéressant. Les médias traditionnels ont souvent tendance à présenter le Parlement et la politique comme un univers très sérieux et institutionnel. À travers son regard de journaliste, Fanny nous laisse plutôt voir les humains derrière les politiciens ainsi que la routine parlementaire sous un angle plus naturel et moins soigné, presque comme des behind the scenes.C’est cette proximité avec les coulisses qui rend son contenu distinctif et qui permet au public de découvrir une facette de la politique qu’on voit rarement dans les médias traditionnels.
L’art de rigoler tout en restant informé avec Pierre-Paul Paquet
Pierre-Paul Pageau est un personnage humoristique interprété par un comédien et créé par Radio-Canada dans le but de rejoindre les jeunes adolescents par l’humour. C’est avec cet angle humoristique que Majmonactu ( page jeunesse de Radio-canada) a décidé d’éduquer et d’amener les jeunes à s’intéresser davantage à l’actualité à travers des sketchs humoristiques qui sortent complètement des codes des médias traditionnels. C’est aussi là qu’on comprend à quel point les médias traditionnels s’adaptent à leur public et sont prêts à innover pour tailler leur place dans la bataille de l’attention qu’orchestrent aujourd’hui les réseaux sociaux.
On l’a vu : Radio-Canada a déjà donné le micro à plusieurs créateurs de contenu sur les réseaux sociaux .Par contre, la création d’un personnage 100 % fictif et caricatural pour transmettre l’information constitue une première au Québec, particulièrement pour un média aussi établi que Radio-Canada. Les reportages de Pierre-Paul Pageau sont attachants, d’une grande qualité professionnelle et extrêmement bien écrits, ce qui rend l’information particulièrement bien vulgarisée, même pour les enfants.On regarde d’abord le sketch, puis on retient l’information. C’est un véritable vent de fraîcheur de voir un équilibre aussi réussi entre le jeu humoristique et l’éducation, sans jamais diluer le contenu ou sacrifier la qualité de l’information.
Rapproché les régions éloigné avec Alice
Journaliste pour Radio-Canada, Alice est une jeune créatrice de contenu spécialisée dans l’actualité de la Gaspésie et des Îles-de-la-Madeleine. Aujourd’hui, l’actualité peut souvent avoir tendance à être montréalo- centriste. Afin de bien représenter toutes les régions du Québec, l’initiative d’avoir une créatrice de contenu dédiée à l’information de ces régions plus éloignées contribue à une meilleure représentation des réalités régionales.
Alice adopte un angle plus sérieux et professionnel. C’est à travers son contenu qu’elle fait rayonner une culture et une région qui, même si elles sont éloignées, permettent de créer un lien avec le reste du Québec.Elle est proche du public et conserve une approche journalistique traditionnelle, mais adaptée aux formats des réseaux sociaux. On retrouve d’ailleurs dans ses reportages les mêmes jingles de Radio-Canada que ceux entendus à la radio. Elle transpose donc l’identité traditionnelle de Radio-Canada sur les réseaux sociaux, tout en l’adaptant aux nouveaux usages.
La segmentation par région est donc une stratégie très intéressante de la part de Radio-Canada. Elle permet de faire rayonner les actualités locales de partout au Québec et de leur offrir une visibilité sur les réseaux sociaux, plutôt que de concentrer l’attention uniquement sur les grands centres urbains.
Conclusion
La loi C-18 a marqué un tournant dans la façon dont les médias rejoignent leur public. Bien qu'elle soit un réel obstacle à la découvrabilité et à l'accès à l'information sur meta, elle a aussi poussé plusieurs médias à repenser leur présence numérique et ce pour le mieux . Au fond, ce n'est plus seulement l'information que l'on choisit de consommer, mais aussi la personne à qui l'on choisit de faire confiance. Dans un environnement où chacun peut diffuser du contenu, la crédibilité ne repose plus uniquement sur le nom d'un média, mais aussi sur la relation que les créateurs bâtissent avec leur communauté.
L'époque où l'on ouvrait le journal pour s'informer tire peut-être complètement à sa fin, mais l’information, elle n’a pas changé. C'est notre façon de la rencontrer qui a complètement évolué. L'actualité ne se lit plus seulement. Elle se regarde, se partage, se commente et se vit.


